La thèse de M. Alexandre Pau, effectuée sous la direction de M. Christian Amalvi, professeur à l’Université Paul Valéry de Montpellier, comporte quatre volumes (et un CD) et totalise 1103 pages, dont 784 de texte principal. Le tome IV, consacré aux annexes et fort de plus de 300 pages, comprend une riche collection de documents et d’illustrations, mais aussi un dictionnaire biographique des principaux acteurs abordés dans la thèse et un lexique. En revanche, et sans que cela ne s’avère véritablement gênant, à défaut d’être classique, l’état des sources et la riche bibliographie figurent au début du tome 1. Le CD propose des images filmées et de la musique, ce qui donne au pré-rapporteur l’occasion, encore rare dans son métier, de lire (ou de planer) en musique. La présence de pas moins de quatre pages de remerciements, parfois très personnels, le choix de certaines citations, une postface en forme de nouvelle féerique, achèvent de donner à ce gros travail une vraie touche d’originalité que l’on rencontre assez rarement dans les mémoires académiques. C’est là un choix assumé par l’auteur, qui ne cherche jamais à cacher l’attachement passionnel qu’il porte à un site effectivement remarquable, le château de Polignac sur son « puy ».
Cette passion a servi à nourrir un très important effort de quête
et de rassemblement de documents écrits et iconographiques – avec
un satisfecit très appuyé pour ce dernier point — qui
révèlent chez A. Pau un archéologue, un érudit,
un collectionneur, un historien, parfois même un autodidacte, dans la
mesure où les époques et les domaines qu’il est amené à aborder
l’éloignent de l’histoire contemporaine dans laquelle s’inscrit
officiellement la thèse. On croit par moments lire un travail d’histoire
médiévale ou moderne, qui épouse de près, sans
doute de trop près, la généalogie des Polignac. Mais c’est
pour terminer face à des documents droit sortis d’un cabinet de
muséographes, dans les toutes dernières pages. C’est bien
l’un des charmes de cette thèse par ailleurs assez composite,
puisqu’elle semble hésiter (ne pas voir dans ce mot une critique
trop appuyée) entre l’armorial de la maison de Polignac, un catalogue
raisonné de documents iconographiques, une socio-anthropologie des sociétés
savantes et de leurs membres (et de leurs innocentes et violentes querelles)
au 19e siècle, une histoire de l’invention et de l’exploitation
d’un lieu de mémoire (...).
Le chapitre consacré à ces érudits,
souvent fort intéressant, apparaît toutefois comme une excroissance :
c’est l’ébauche d’une thèse plus classique
qui aurait pu porter sur ce monde savant de province, dans la lignée
de travaux anciens ou en cours. Mais l’auteur n’a pas voulu s’engager
sur des chemins trop balisés, et il est vrai que son objet, le château
de Polignac et la famille qu’il a portée, l’entraînait
dans les domaines d’une histoire à la fois longue et « totale ».
L’historien contemporanéiste observe du coup avec une certaine
distance les longues pages occupées à raconter le destin d’une
famille aristocratique à travers siècles et règnes :
l’histoire qu’écrit ici A. Pau semble quelque peu traditionnelle.
Sans doute aurait-il fallu passer très vite, et le faudra-t-il en vue
d’une édition de la thèse qui aura la sagesse de ne pas
tenir en trois volumes, sauf à viser les rayonnages des armoriaux.
Il ne s’agit pas pour autant de renoncer à toute l’époque
moderne, mais d’en garder, et par là de mieux mettre en valeur,
tout le matériau rassemblé et commenté par l’auteur
et qui concerne les mythes archéologiques et religieux forgés
et conservés autour d’un site et d’un nom dans lesquels
des historiographes plus ou moins officieux et de vrais ou faux savants ont
voulu voir, à travers les siècles, une origine apollinienne (du
Dieu Apollon à la famille de Sidoine Apollinaire et à celle des
(A)Polignac, alors qu’on croit reconnaître dans ce dernier nom
la racine classique entre toutes du podium, puy, pog… etc.).
Cette approche trouve son épanouissement dans un tome III qui m’a
paru à tous égards le meilleur : c’est l’histoire
d’une invention, au sens archéologique et mythologique, et d’une
restauration. Arthur Young, Laborde, Taylor et Nodier, Mérimée
(beaucoup) et Viollet-le-Duc (un peu) passent par là, parmi tant d’autres
dont l’auteur a su reconstituer la liste impressionnante et commenter
les travaux et les représentations. A. Pau exhume de passionnants documents
relatifs à des querelles d’érudits, à des instrumentalisations
de l’archéologie et de vieux textes, à des réappropriations
post-révolutionnaires, à la celtomanie antiromaine, ou encore à l’une
des grandes rêveries de la France et de l’Europe au XIXe siècle :
la ruine, le « gothique », le château, le souterrain… Bien
des pistes sont ouvertes, bien des comparaisons évoquées dans
l’esprit du lecteur, qui regrette un peu que l’auteur ne s’y
soit pas frotté plus avant : le parallèle entre Polignac
et Pierrefonds méritait plus qu’une mention ; quant à celui
qui peut relier Polignac à Montségur, via l’œuvre
de Napoléon Peyrat (et tout l’imaginaire de la ville et du trésor
souterrains et du culte non chrétien), il n’est pas même évoqué,
sauf erreur ; on aurait apprécié également que le « culte
d’Apollon » soit rapproché de celui de Cybèle,
tout aussi fictif, que des érudits crurent reconnaître dans les
ruines de l’abbaye d’Alet-les-Bains, dans l’Aude, etc. C’est
le goût de l’auteur pour l’érudition et la collection
qui le dessert ici légèrement : il aurait dû chercher plus
qu’il ne l’a fait à insérer « l’invention
de Polignac » (un titre de thèse à la fois juste et
beau) dans la machine patrimoniale, antiquaire, imaginaire, qui se déchaîne
tout au long du 19e et même du 20e et nous a légué une
série de « lieux de mémoire » qui ne sont
pas tous nationaux ni tout à fait rationnels… et sont devenus
pour nombre d’entre eux de hauts lieux touristiques et costumés.
Quelles que soient les réserves exprimées dans ce pré-rapport, et qui font partie intégrante de l’exercice ingrat et fécond que représente une thèse, je tiens à souligner l’ampleur et la force du travail réalisé, sans doute exhaustif sur plusieurs points ; l’intérêt des nombreuses pistes que l’auteur a ouvertes ou suivies et dont il sera question lors de la discussion le 27 octobre ; les promesses dont cette thèse est riche et qui appellent d’autres travaux sur de telles « inventions » patrimoniales. La soutenance publique s’impose tout naturellement.
Patrick Cabanel