SYMEONI Gabriel,
Description
de la Limagne d’Auvergne en forme de dialogue,
Lyon, 1561.
… Dont je dy, revenant à la pérégrination d’Adrian, que pour l’une des deux occasions il peut [put] passer d’Auvergne l’assiete de Gergoye imprenable, ou bien, retournant de quelque expédition , et passant par France pour visiter ce temple d’Apollo, duquel je vous parlay n’aguères, et qui est encores aujourd’hui tout entier au chasteau de Pulignac comme vous le voyez pourtrait cy dessous , non trop loin d’un autre petit chasteau, appellé Soligliac , où apparoissent encores quelques reliques d’un autre pareil à ce temple.
DIPISTIO. Outre ce que j’admire la fortresse, et noblesse de ce lieu, je m’esbais que ce temple icy ait esté si long temps en pieds.
URANIO. Il ne s’en faut esmerveiller, puisque les Barbares, Uns, Vandales, Gots, et Lombars n’arrivèrent jamais en semblable lien, comme ils firent à Romme et autre part, sans lesquels le temps seul n’a encores esté suffizant de mettre par terre un si solide édifice et davantage les Seigneurs du Chasteau, vrayement tresnobles, ayans eu un joyau si prétieux en leur maison, ont mis diligence de le conserver, n’y laissant pas entrer si facilement tout le monde.
DIPISTIO. Chose qui soit ne vous devroit estre cachée, estant si solliciteux et diligent restaurateur des oeuvres antiques.
URANIO. Je n’eu pas certainement beaucoup de peine à y entrer, depuis que les concierges du lieu m’eurent ouy parler et veu que j’estoye là venu avec une guide expresse et avec tant de malaise, s’estant la nuict au paravant haussée la neige de plus de IIII pieds par tout.
DIPISTIO. Apollo se porta assez mal en ce cas de ne vous accompagner avec la clarté de ses rayons, veu que vous alliez visiter et remettre en lumière son oracle.
URANIO. Ainsi en vous moquant vous me faites souvenir du misérable Ceix lequel, allant visiter un autre oracle d’Apollo Clarius, se noya en mer ; et ceste fable a élégamment récitée Ovide, en l’onzième où il commence :
Anxia prodigiis turbatus pectora Ceix,
Consulat ut sacras (hominum oblectamina) sortes,
Ad Clarium parat ire deum : nam templa prophanus
Invia cum Phlegiis faciebat Delphica Phorbas .
DIPISTIO. En quelle province estoit la Citté de Clare?
URANIO. En la Lycie, où Manto fille de Tirésias, qui édifia après Mantoue en Italie , avoit fondé cest oracle et temple, et appellé la ville et fontaine Clare, des larmes qu’elle avoit là espandues pour le regret d’avoir abandonné sa patrie ainsi comme l’autre oracle de Phébus estoit en Delfes, dict autrement Pithie, ville de la région Phocide prochaine du mont Parnasse, et appellée Delfes, pour estre là premièrement arrivé Apollo en forme de Daufin, c’est à dire sus un navire qui avoit un tel nom, ou pour ornement quelque image semblable à un Daufin ainsi que nous voyons qu’en usent diversement noz navires et galères, et lequel Daufin les anciens pour ceste cause souloyent figurer sur le Tripos, comm’on voit aux médailles de Vitelle et de Vespasien, selon que je vous ay déjà monstré . Mais voyez (à propos de nostre premier raisonnement où nous disions que les hommes se font souvent des augures d’ eux-mesmes) comme le povre Ceix, pensant aller à l’oracle de salut, il alla à la fontaine des larmes, ainsi que furent celles qu’il jetta mourant en la tempeste de mer, et les autres d’Halcione sa femme, après qu’elle eut entendu sa mort.
DIPISTIO. Je ne croy point que le monde ait un plus subtil observateur que vous. Mais ce vostre Phébus avait-il autres oracles que ceux-cy.
URANIO. Vous savez bien qu’il estoit vénéré en plusieurs lieux, comme en Délo, où il nacquit, en Elide, Citté du Péloponnèse de laquelle il estoit protecteur, et où se souloyent faire les jeux Olimpics, en Patare, citté encores en Lycie, et en autres provinces, comme luy mesme se vante au premier des métamorphoses d’Ovide, suyvant Dafné et disant :
mihi Delphica tellus,
Et Claros, et Tenedos, Patareaque regia servit.
A Rhodes pareillement fut assez honoré, où estoit son
Colosse de bronze haut de LXX coudées, duquel les Rodiens furent dits
Colossenses, et Rhodes ainsi appellée, selon Diodore ,
de Rodie, vierge qu’il aymast, jaçoit que quelques autres veuillent
que cecy soit plustost d’un Rozier trouvé aux fondemens de la
nouvelle Citté; ce qu’encor me semble beaucoup plus vraysemblable,
entendu que Rodos en Grec ne signifie autre qu’une rose, et qu’aux
médailles des Rodiens, estimées de quelqu’un (je ne say
pour quelle cause, veu que les juifs avoyent leurs particulières monnoyes
qu’ils appellèrent Siclo) ,de ces trente deniers pour le prix
desquels Jésuchrist fut vendu par Judas, nous voyons d’un costé la
teste du Soleil, signifiant le Colosse et de l’autre la Roze, comm’en
la présente mise cy dessous .
Les Phéniciens encores, peuples de Syrie, premiers inventeurs des lettres,
de l’Astrologie, et de l’art de naviguer, comme il se lit au troisième
livre de Lucain où il dit :
Phœnices primi (famae sic creditur) ausi
Mansuram rudibus vocem signare figuris .
Et en Ruffus suyvant Dionysius :
Phœnicum regio est, hi rubro gurgite quondam
Mutavere domum, primique per aequora vecti
Lustravere salum, primi docuere carinis
Ilz eurent le Soleil en grandissime vénération, auquel lieu, luy ayant faict un magnific et tresriche temple, Antonin fut un temps sacerdot, et pource dict Héliogabale, avant qu’il fust déclaré Empereur, comme en font foi beaucoup de ses médailles, esquelles on le voit en habit de sacerdot faire sacrifice à Phébus, qui ne signifie autre chose que Lumière de la vie . Et Pline avec Strabon escrit qu’en Grinie, citté des Myrénéens en Asie , laquelle Farnabaze Roy de Perse donna à Alcibiades banny d’Athenes , il avoit encores un autre temple avec un tresantiq Oracle, dont il fut appellé Grynée, comm’on voit au IIII de l’Aenéide de Virgile où il est escrit,
Sed tunc Italiam magnam Gryneus Apollo,
ltaliam Lyciae iussere capessere sortes .
Environ les noms duquel Porfire escrit qu’au Ciel il s’appelle Soleil, en terre Liber pater, et aux enfers Apollo et Platon en son Timée luy attribue six qualitez , se résolvant que tout ainsi que sa vertu est d’illuminer, eschaufer, engendrer, conserver, et parfois pour la surabondante chaleur est déstruire, et pource luy furent appropriées les flèches, qui sont ses rayons, et la Lyre pour la céleste harmonie, et pour estre du tout incorruptible, aussi que ceste-cy est la propre nature de Dieu. Pource ne se faut esmerveiller du tresdivin esprit de David, quand il chanta et escrivit, In sole posuit tabernaculum suum .
DIPISTIO. Si tout chacun interprétoit les subjets et discouroit avec l’histoire sur les médailles comme vous faites, on pourroit faire des plus doctes, utils et plaisans livres du monde. Mais quelle autre chose trouvastes vous digne de mémoire en ce temple de Pulignac ?
URANIO. En un coin du costé gauche ceste inscription demy consumée, laquelle le Concierge me dit n’avoir esté jamais leüe ny entendue de personne, bien que plusieurs Conseilliers, Présidens et autres gens doctes de divers lieux y eussent esté, et essayé de la lire,
TI CLAVDIVS CAESAR AUG. GERMANICVS PONT.
MAX. TRIB. POTEST.V.IMP.XI.PP.COS.IIII .
DIPISTIO. Comme pensez-vous que ceste mémoire ait esté là mise ?
URANIO. Ou que Claude, qui estoit Lyonnoys et voysin de ceste province allast pour conseil à cest oracle, ou qu’il fist édifier ce temple là.
DIPISTIO. L’une et l’autre chose a beaucoup du vraysemblable : mais ces abbréviatures à qui n’a rien pratiqué l’antiquité sont un peu fâcheuses.
URANIO. Les voylà en vulgaire,
Tibère Claude César Auguste, Germanique, Pontife plus grand, cinq fois Tribun, onze fois Capitaine général d’exercites, père de la Patrie, et Consul quatre fois.
C’est assavoir fit ce temple, ou vint en ce lieu, là où s’il disoit à Tibère Claude etc..., estant datif, il signifieroit qu’un autre luy eust dédiée, ou les peuples mesmes durant son Empire, et faict insculper telle, mémoire en son honneur.
DIPISTIO. La teste d’Apollo, que vous dites n’aguères, est-elle encores dans ce temple?
URANIO. Non, pource qu’une certaine bonne femme des Dames du Chasteau la fit tirer dehors, et mettre à la place, voyant qu’encores quelques gens simples y avoyent telle quelle dévotion , tellement que j’eu peine à la faire découvrir, estant toute ensevelie en la neige.
DIPISTIO. De quelle hauteur est-elle?
URANIO. De quatre à cinq pieds, d’une
pierre bleue, toute ronde, assez goffement faicte, qui déclare encor
mieux sa grande antiquité ,
environnée des rais, lesquelz frappez du soleil, le Chastelain me dit
qu’ils monstroyent d’avoir esté autrefois dorez; la forme
est ceste-cy .
En ce lieu je ne me peu tenir que je ne laissasse une telle
mémoire de la maison, de l’Oracle, de Claude et de moy.
APOLLINI PVLINIACO
ARVERNORVM CONSVLTORI,
ET
TI. CLAVDII IMP.
RESTITVIT
VETERVM MONVMENTOR.
PEREGRINVS ILLVSTRATOR
GABRIEL SYMEONEVS
EYDOKIAS.
Une autre petite chapelle voûtée me monstra après le Concierge, toute painte, et me dit que c’estoit la chambre d’Apollo; à cause dequoy je jugeay incontinent que l’un des deux édifices servist pour temple, et l’autre d’habitation au sacerdot.
Beau dessin d’un peintre appelé le Maître à la capeline, représentant la ville du Puy et le rocher qui la domine et qui porte le château de Polignac.
« Dans l’hymne homérique, des Crétois partis de Cnosse sont choisis par Apollon pour devenir les prêtres dans son sanctuaire déjà élevé à Delphes. Lui-même, sous la forme du dauphin son emblème, il dirige leur navire et les fait accoster d’abord à Crissa, au pied du Parnasse, où ils dressent par son ordre sur le rivage un autel visible au loin où on l’invoquera » (DAREMBERG et SAGLIO, Dict. des antiq. Grecques et rom., art. Delphinia, t.II, Iere partie, p 61.B).
Voir D.P., pp. 127-129. Ces pages où Syméoni croit aux présages n’ont pas été traduites dans la Description de la Limagne. Syméoni croît aux présages qui embarrassent à chaque pas l’existence humaine.
On lit dans DIODORE DE SICILE : « Neptune, parvenu à l’âge viril, aima Halia, sœur des Telchines ; il en eut six fils et une fille nommée Rhodes qui donna son nom à l’île… Hélius (le soleil) épris de Rhodes, dessécha l’île et lui donna le nom de celle qu’il aimait » (Biblioth. hist., liv.V, chap LV et LVI, éd. Hoefer, 1846, t. II, pp. 56-57).
Il s’agit d’Avienus (Rufus Festus), géographe et poète latin né à Volsinium (Etrurie), proconsul d’Afrique en 366 et 367 et qui a laissé les ouvrages : Descriptio orbis terrae ; Ora maritima ; Aratea prognostica. Ce dernier ouvrage est la traduction en vers latin du poème d’Aratus : Des phénomènes et des signes.
Denis d’Halicarnasse, qui vint à Rome en 29 av. J.-C.), y vécut longtemps, et écrivit, entre autres ouvrages : les Antiquités romaines jusqu’en 264 av. J.-C., dont il ne reste que les quatre premiers livres et des fragments des seize autres.
Gravure de médaille empruntée à Du Choul, D.R., 1569, p.195. Voir D.P., p.197 et D.L., p.122. On y voit Héliogabale, vêtu en prêtre et sacrifiant au soleil. Il tient dans la main droite une coupe, et dans la main gauche une palme. Au-dessus de l’autel où un feu brûle, on aperçoit le soleil. On lit en exergue : Invictus Sacerdos Aug. Varius Antoninus Bassianus, né à Antioche en 204, était le fils réputé adultérin de Caracalla et de sa nièce Sœmias. Il fut élevé secrètement dans le temple du Soleil, à Emèse, et en devint, à treize ans, le grand prêtre, d’où son nom d’Elagabale. Proclamé empereur par la légion d’Emèse en 218, il transporta à Rome le luxe de l’Orient et mérita, par ses excès et ses extravagances, le surnom de Sardanapale romain. Il fut tué dans une émeute en 222.
Stabon rapporte : « Deinde grynium Myrineorum oppidum, et Appolinis fanum, et pervetustum oraculum, et templum candido lapide sumptuosum, usque ad eam stadia sunt XL » (Strabonis geographiae…Basilea, H.Petri, 1549, in-fol., p.593). Grinie ou Grinio (D.P., 197) ou Gryneon, ou Grynium, cité de la Grèce ancienne, située au fond du golfe Elaitique, sur la côte d’Eolie (Asie Mineure) au sud de Lesbos ; elle était voisine de la cité de Myrina.
Il s’agit du deuxième exil d’Alcibiade. D’après Plutarque, Alcibiade aurait vécu dans un bourg de Phrygie lorsqu’il fut tué avec la complicité de Pharnabaze (Vie des hommes illustres : Alcibiade, in fine).
Il a reçu souvent chez les poètes le nom de Sol et a été désigné aussi par la périphrase : Vatum pater.
Non pas six qualités, mais cinq, et pas dans le Timée ; Siméoni a vu cela dans l’Argument, de Marsile Ficin, au Cratyle de Platon qui traite de l’origine du language (Divini Platoni opera Omnia Marsilio Ficino interprete, Lugdini, 1557, p.211 A).